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LES CHÂTEAUX DE CHEVREGNY

Situé dans l’arrondissement de Laon, dans la zone du chemin des dames, entre les lacs de Monampteuil et de l’Ailette, le village de Chevregny a vu l’ensemble de son patrimoine détruit au cours de la première guerre mondiale, lors de l’offensive Nivelle d’avril-juin 1917 : les 173 maisons de la commune furent ainsi entièrement détruites (1). Le château ne fit pas exception : à la fin des conflits, il demeurait pour seul témoignage du bâtiment initial les restes d’un escalier à deux entrées, monté sur deux colonnes romaines.

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Avant les conflits, la quasi-totalité des communes du Chemin des Dames possédait son château. Francis Eck dénombre ainsi près de 250 châteaux dans la zone des conflits (2) ; seuls soixante-dix d’entre eux feront l’objet d’une reconstruction. Mais peu de ces demeures privées firent l´objet d´une mesure de protection. Les reconstructions furent donc pour l’essentiel à la charge des propriétaires. Les faibles indemnités ne permirent pas une réhabilitation à l´identique, justifiant ainsi la faible proportion de châteaux reconstruits sur le secteur.

Les propriétaires ont souvent voulu gommer les réalisations du 19e siècle pour adopter une architecture plus classique et plus sobre (l'exemple le plus probant est le château de la Bove, plagiant celui de Champs-sur-Marne, construit au 18e siècle). Certaines rares demeures ont au contraire fait l´objet d´une recherche architecturale originale, c’est le cas du château des Chaînées à Chevregny.

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Le vendangeoir du Cousin Jacques

Situé en proximité immédiate de l’église et de la grande rue, le premier château de Chevregny a été construit en 1716, par J. Champion, notaire, dont les descendants, tous notaires également, le conservèrent un demi-siècle.

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Jacques Clouët, seigneur de Serville, écuyer de l'Académie royale d’art équestre à Lille entre 1751 et 1775 fut propriétaire du domaine dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le château s'est par la suite fait appelé le "vendangeoir du cousin Jacques", surnom du célèbre Louis Abel Beffroy de Reigny, héritier du domaine à la fin du XVIIIe siècle. Son frère aîné, Louis Étienne Beffroy de Beauvoir, copropriétaire, se fit tristement remarquer durant l'épisode révolutionnaire. Son destin marqua celui du château : député à la Convention, il fut considéré à la Restauration comme régicide et dû s'exiler en 1816. Ses biens furent vendus, et le château fut acquis en 1815 par Joseph Boisgarnier, avoué fortuné de Paris. Il remania considérablement le château.

 

Le château resta près de deux siècles dans cette famille, faisant office de résidence secondaire. De Joseph Boisgarnier (1774-1860), la propriété passa à son fils Auguste puis à sa sœur Ernestine, dont le mari, Eugène Dupont, procéda à divers embellissements des bâtiments, achevant de leur donner l'aspect soigné et séduisant qu'ils conservèrent jusqu'en 1917.

Leur fille Alice (1847-1924) épousa Henri Cherrier (1839-1919), notaire et lettré parisien. Henri Cherrier et sa femme Alice héritèrent donc du château de Chevregny, bien qu'en 1917, de par sa position sur le front, il fut entièrement rasé par les bombardements allemands, avec la quasi-totalité de ses terres boisées. L'ensemble du domaine comptait alors entre 250 et 300 hectares, le parc du château quant à lui comptant 8 hectares dans lesquels circulait un ruisseau se déversant dans un petit étang.

Le château des Chaînées (3)

Henri Cherrier meurt en 1919, laissant à sa postérité un héritage important bien que largement réduit par la guerre, notamment des biens immobiliers à Chevregny. C'est son fils aîné Gabriel Louis Marie Ernest qui va reprendre le château et son domaine, bien qu'en ruine.

Abandonnant les ruines de l'ancien château et aidés par les dommages de guerre reçus en dédommagement de la destruction complète du château initial, Gabriel Cherrier et sa femme Angeline Bougenot font donc reconstruire une propriété dans le même domaine mais 300 mètres plus haut au lieu-dit "Les Chaînées".

C’est l’architecte parisien Paul Robine, établi 132 rue de Rennes, qui trace les plans du nouveau château des Chaînées dans les premiers mois de 1924.

Si de nombreux châteaux du chemin des dames furent reconstruits dans des styles pastichant ceux des XVIII et XIXème siècles, le parti retenu par la famille Cherrier et leur architecte fut de reconstruire une bâtisse à la mode du jour dans un style proche des mouvements Art & Crafts et Art déco, en briques jaunes de faible cuisson avec des motifs décoratifs en damiers de briques rouges.

 

Construits sur quatre niveaux sous combles, l’édifice est composé d’un corps central auquel s’adjoignent deux ailes positionnées à 135° et deux pavillons carrés incorporés de chaque côté du corps central. Réduits par la guerre, les moyens dont dispose les propriétaires ne sont sans doute plus ceux de l’avant-guerre : Il s’agit donc de faire simple, avec des matériaux plus modestes, moins nobles que ceux d’un château traditionnel.

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Faire simple, ne veut certainement pas dire sans ambition, ni invention, ni modernité. L’architecte Paul Robine va donc s’ingénier à construire une demeure avec un sens aigu de la théâtralité, le bâtiment se laissant découvrir peu à peu en une cheminée initiatique à travers le parc. La découverte progressive de ses six façades et les effets de transparence et de reflets ne peuvent que désorienter tout impétrant visiteur.

 

Usant d’un plan complexe et pourtant d’une rare fluidité, Paul Robine fait montre d’une obsession pour la géométrie au travers de l’utilisation omniprésente de triangles, de cercles et d’hexagones imbriqués les uns dans les autres dans l’organisation du bâti et de rapports de proportions qui confèrent au Château des Chaînées son caractère tout à la fois harmonieux et mystérieux.

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(1) Par décision ministérielle du 10 juillet 1922, l'Etat classa 44 % de la surface du village en Zone Rouge, soit 383 hectares sur 874. En 1920, Chevregny était choisi par la Loire dans le cadre de l'adoption des communes dévastées par les régions non sinistrées. D'après le cahier de délibérations du Conseil Municipal, la remise en état du sol ainsi que les multiples successions des coopératives responsables des travaux retardèrent la reconstruction. Le nouveau plan d'alignement, mis en place dès 1920 par Marcel Bouvier, architecte, est adopté en 1923 : celui-ci prévoyait la reconstruction de la mairie sur la voie opposée à son emplacement actuel. Le village conserve encore des substructions de l'ancien Chevregny dans la rue principale, la rue du Cimetière et la rue des bons enfants.

(2) Francis Eck, Il était une fois des châteaux dans l’Aisne…, éditions de l’Aisne nouvelle – quatrième trimestre 2004

     Francis Eck, Mickaël Saguez, Les châteaux de la reconstruction de l’Aisne, éditions E&S – novembre 2018

(3) Même si les articles de presse et l'habitude de ses précédents habitants parlent du "château de Chevregny", nous préférons lui redonner le nom qu’il a sur les plans de l'architecte "Château des Chaînées" et qui correspond au lieu-dit mentionné sur les cartes d’Etat-Major publiées par l’Institut Géographique National.